Interview

Eclairage sur les répercussions économiques de la guerre en Ukraine et des actions contre la Russie

Si, dans les circonstances actuelles, il est encore plus difficile de modéliser des prévisions économiques, Alain Henriot, responsable des Etudes économiques au sein de La Banque Postale, livre ci-après quelques clés pour comprendre les répercussions de la guerre en Ukraine et les sanctions à l’encontre de la Russie sur la situation économique mondiale (et nationale).

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Portrait d'Alain Henriot

D’une inflation née d’une forte reprise, nous basculons dans une inflation nourrie par un choc extérieur sans lien avec l’économie.

Alain Henriot — Responsable des Etudes économiques au sein de La Banque Postale

C’est une évidence qui doit être soulignée : dans le contexte actuel – celui de la guerre en Ukraine et des sanctions économiques et financières à l’encontre de la Russie – et au regard de l’instabilité inhérente à une telle situation, modéliser des perspectives économiques fiables est plus que compliqué. « On ne peut que fournir des clés de lecture et proposer une approche par scénarios, prévient Alain Henriot. Il faut ensuite s’appuyer sur des variables essentielles dont le prix de l’énergie et des matières premières, en soulignant toutefois qu’il n’y a pas de linéarité sur laquelle s’appuyer : le prix du pétrole qui a augmenté dans les deux premières semaines du conflit, vient de baisser ». 

Un seul scénario permet de raisonner avec des mécanismes connus

Si l’on tient compte du fait qu’aucune solution à ce conflit ne semble pouvoir aboutir dans les semaines qui viennent et que toutes les réactions des marchés obéissent à une logique, l’adaptation au contexte – « on constate un rebond des marchés financiers dès qu’il y a une rencontre ou un échange entre les dirigeants impliqués ou concernés », seul un scénario permet de raisonner avec des mécanismes économiques connus. « Ce scénario est celui d’un conflit qui durera plusieurs mois, sans autre extension territoriale, avec des troubles sur le marché des matières premières et de l’énergie au gré des craintes et espoirs ». Dans ce scénario, trois facteurs vont jouer.

Focus sur les échanges énergétiques UE/Russie

Aucun embargo n’a été acté par l’Union européenne et logiquement aucun ne le sera. « Il semble logique aussi de partir du postulat qu’aucun embargo ne sera décidé du côté de la Russie. La seule évolution est celle d’une stratégie européenne sur ses approvisionnements essentiels favorisant une diversification des approvisionnements, relève Alain Henriot, et par conséquent un flux aménagé mais non rompu entre l’UE et la Russie ».

Pour mieux appréhender la dépendance des pays de l’UE au gaz et pétrole russes, lire ici.

Facteur 1 : une inflation qui change de nature

« D’une inflation née d’une forte reprise, nous basculons dans une inflation nourrie par un choc extérieur sans lien avec l’économie ». Si les prix continuent de progresser, alors l’expert anticipe « une situation qui s’apparenterait au choc pétrolier de 1973 avec des prélèvements sur les agents économiques, les entreprises comme les ménages, et donc un effet négatif sur la croissance ». Cet effet, dont l’ampleur dépendra de la hausse des prix (on parle d’inflation énergétique importée), pourrait apparaitre dès le second semestre 2022. « Dans les pays où la levée des restrictions sanitaires est récente, par exemple la France ou l’Allemagne, un tel retour à la normale peut permettre, malgré le contexte, un deuxième trimestre meilleur que le premier ».

À noter

  • Si la hausse des prix n’était due qu’à une peur de l’embargo sur le gaz et le pétrole russe (ce dernier représentant 8 % du marché mondial), les acteurs du marché pourraient revenir à des comportements raisonnables en matière d’énergie.
  • L’inflation liée à la hausse des prix alimentaires sera décalée dans le temps comparé à celle liée aux prix énergétiques car les matières premières ne représentent qu’une petite part des produits finis dans l’alimentaire comparé aux énergies.
  •  La variable à suivre est ici celle de la réaction de chaque Etat face à cette inflation.

Facteur 2 : l’effet boule de neige sur le commerce mondial

Il est indéniable que le risque de rupture dans l’approvisionnement de certaines productions russes, notamment les métaux, influera sur certains secteurs : ainsi l’arrêt des importations de titane risque de durement toucher le secteur aéronautique.

Reste que « la Russie, qui pèse pour 1,5 % des importations mondiales, n’en est pas un acteur majeur ». Ce n’est donc pas à ce titre que le commerce mondial pourrait être bouleversé. « C’est l’impact sur chaque pays de cette guerre, qui par un effet de cumul, va jouer ».

La hausse du coût des matières alimentaires, voire la pénurie (La Russie et l’Ukraine représentent à elles deux 24 % du marché mondial des céréales) constitue une forte menace pour les pays émergents ou pauvres.

Facteur 3 : la confiance ou la prudence des acteurs économiques

L’ampleur du report des investissements des entreprises aura bien évidemment un effet de modération sur la croissance. Les entreprises vont-elles adopter une attitude faite de prudence ou de confiance ? Tel est le premier paramètre.

Le second est l’ampleur de la ponction sur le pouvoir d’achat des ménages, du fait de l’inflation. Toute inflation fait baisser le taux d’épargne.

Autres agents économiques dont « l’attitude est primordiale et qui pour l’instant sont dans l’ambiguïté : les banques centrales ». « Avant la guerre en Ukraine, nous étions dans une phase de normalisation des politiques monétaires avec des hausse des taux directeurs prévisibles ou annoncées. Désormais on attend de savoir quel chemin sera pris, notamment par la Banque centrale européenne : maintiendra-t-elle le cap pour lutter contre l’inflation ou temporisera-t-elle si le ralentissement économique est significatif ? ».

Pour appréhender le contexte Russie – Ukraine du point de vue historique et stratégique, lire ici.

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