Avec la succession de crises depuis 2020, les entreprises sont passées d’une logique “juste-à-temps“ à une logique “au cas où“. La résilience figure en place prépondérante dans l’équation économique et elle a un coût.
Agnieszka Dunoyer, directrice du financement et de la trésorerie chez Elsan, administratrice et secrétaire générale adjointe de l’association française des trésoriers d’entreprises (AFTE)
Tous les mois, l’AFTE, en partenariat avec le mouvement des entreprises de taille intermédiaire (METI) et Rexecode, publie une enquête sur la trésorerie des grandes entreprises et ETI, riche en enseignements. Ainsi, l’enquête menée en juillet sondait les trésoriers sur les effets des épisodes caniculaires. Mais plus de six mois après le déclenchement du conflit dans le Golfe Persique (sur ses conséquences macroéconomiques, lire l’entretien avec Philippe Aurain, directeur des études économiques de La Banque Postale), c’est bien celui-ci qui est au cœur des préoccupations. « Les effets à court terme de ce conflit sur la trésorerie d’entreprise proviennent de quatre canaux de transmission : l’approvisionnement, l’énergie, l’inflation et les conditions de financement, énumère Agnieszka Dunoyer. Le détournement du fret maritime par le cap de Bonne-Espérance allonge les temps de transport, donc les délais de livraison et renchérit les prix. Le cycle d’exploitation s’en ressent, le besoin en fonds de roulement (BFR) aussi. » À cela s’ajoute la hausse, durable, des prix du pétrole et du gaz qui se répercute sur les coûts des entreprises et infuse toute l’économie. L’inflation en zone euro est à son plus haut niveau depuis septembre 2023 et un nouveau relèvement des taux directeurs de la banque centrale européenne est annoncé. Sans oublier la volatilité des marchés financiers qui influe sur les opérations de financement et de couverture (taux d’intérêts, matières premières). Tout cela a des conséquences sur les coûts de financement et l’accès au crédit, et finalement sur le cash. Logiquement, la visibilité sur la trésorerie est complexe et induit « des actualisations bien plus fréquentes du prévisionnel, plus de stress tests, une surveillance accrue des risques de contreparties et des marchés ». Le quotidien des trésoriers d’entreprise se caractérise donc par de l’agilité, « et un nouveau positionnement, plus stratégique de notre fonction » estime Agnieszka Dunoyer.
La résilience, nouveau paramètre directeur des entreprises
Pour la secrétaire générale adjointe de l’AFTE, une transformation profonde est en marche : « après plusieurs décennies où les chaînes d’approvisionnement étaient construites autour d’un objectif d’optimisation des coûts et de réduction des stocks, la succession de crises depuis 2020 (Covid-19, conflit en Ukraine, conflit au Moyen-Orient) a démontré la limite de ce modèle. Les entreprises sont passées d’une logique “juste-à-temps“ à une logique“ au cas où“ et la résilience occupe donc désormais une place prépondérante dans l’équation économique, avance Agnieszka Dunoyer. Ainsi, les politiques d’achats ont été modifiées en faveur d’une plus grande diversification, d’une sécurisation des matières premières, d’un renforcement des stocks stratégiques et d’un rapprochement des points de production et de distribution… Pour les trésoriers, cela signifie œuvrer à la diversification des sources de financements et des maturités. Par exemple, le recours des grandes entreprises et ETI aux titres de créances négociables à moyen terme supervisés par la Banque de France a augmenté de 40 % entre juin 2025 et juin 2026. La résilience ayant un coût, les trésoriers d’entreprise sont donc amenés à intervenir plus en amont dans le processus de décision pour en mesurer les effets sur le BFR, les liquidités, le cash, l’investissement… »
Outils IA, placements, souveraineté : l’incertitude rebat les cartes
Dans un contexte globalement très incertain, la bonne nouvelle est que les entreprises, grâce à l’automatisation et aux outils de business intelligence, ont progressé dans l’exploitation de leurs propres données. En matière de trésorerie, les modélisations et les prévisions sont facilitées : « nous pouvons travailler sur plusieurs scénarios – central, alternatif(s), stress test pour mesurer leurs conséquences sur les liquidités. L’intelligence artificielle prédictive recèle un grand potentiel pour notre fonction mais nous sommes encore dans une phase d’expérimentation vis-à-vis de cette technologie dont le préalable incontournable est la qualité des données disponibles », alerte la secrétaire générale adjointe de l’AFTE.
Reprenant à son compte la définition donnée par Daniel Biarneix, président de l’AFTE, selon laquelle, « le métier de trésorier consiste avant tout à gérer l'incertitude et à protéger son entreprise », Agnieszka Dunoyer appuie : « notre responsabilité est de veiller à ce que l’entreprise dispose de liquidités suffisantes face à ses besoins, soit son assurance opérationnelle. L’incertitude actuelle influence nos choix de placements. Face à la nécessité de disposer d’une capacité à mobiliser rapidement des fonds, les placements à court terme, rendus très attractifs depuis la remontée des taux initiée depuis 2022, ont retrouvé un fort intérêt. »
Le contexte économique renforce aussi l’impératif de souveraineté en matière de paiements de l’Union européenne, face à la montée en puissance des fameux wallets (Apple Pay, Google Pay…). Celle-ci pourrait s’incarner avec la création de l’euro numérique, « un moyen de paiement paneuropéen, interopérable et protecteur de données. À long terme, pour les entreprises, l’euro numérique, vecteur d’instantanéité et de disponibilité, facilitera la gestion du cash en temps réel, liste Agnieszka Dunoyer. Mais son coût doit être compétitif. »
Les trois fondamentaux de la gestion de trésorerie en 2026
« Toujours garder en tête qu’une entreprise peut être rentable ET manquer de trésorerie, partage Agnieszka Dunoyer. Les données de La Banque de France sur la dégradation du taux de marge et de la capacité de remboursement des PME et ETI prouvent que la trésorerie doit être pilotée quelles que soit la taille et la structuration de la société. Cela veut dire :
- prévoir : mieux vaut un tableau Excel, même sur un horizon court à trois mois, que rien ;
- veiller à gagner en visibilité sur le cash consolidé grâce à des indicateurs positionnés sur l’encaissements clients, les retards paiements, les échéances fournisseurs et la dette à court terme ;
- et enfin anticiper les besoins de financements : négocier une ligne de crédit quand le besoin ne s’est pas encore matérialisé est toujours préférable. »
À noter
La facturation électronique, entrée en vigueur le 1er septembre 2026, peut d’ailleurs aider à gagner en visibilité en matière de trésorerie (cf., par exemple BFR, relation client, fraude : la facturation électronique a du potentiel !).
Cet article est publié à titre informatif et ne constitue ni un conseil en investissement, ni une offre de service, ni une recommandation personnalisée. Les données et analyses présentées sont basées sur des sources publiques et des enquêtes sectorielles.