En France la mesure de l’incertitude est à un niveau élevé, quoiqu’en deçà de celle de l’Allemagne, une évolution que l’on peut aussi apprécier dans les enquêtes de conjoncture hexagonales auprès des dirigeants d’entreprise.
Alain Henriot, Responsable des Études économiques au sein de La Banque Postale
Incertitude, voire incertitudes, tel est le mot clé qui décrit le mieux la situation économique actuelle et future de notre pays : « l’incertitude politique, issue du renouvellement de l’Assemblée nationale, constitue une rupture. Et cette rupture a pris place après plusieurs années de complexité économique, en lien avec le choc Covid, somme toute bien digéré, et le choc énergétique puis inflationniste à la suite du conflit en Ukraine. D’autant que le coût de l’approvisionnement énergétique a créé progressivement et pour la plupart des entreprises européennes un choc sur les coûts de productions bien plus conséquent que pour les entreprises américaines et chinoises. D’où une perte de compétitivité de nos entreprises, qui se diffuse lentement » décrit Alain Henriot. Outre cette incertitude politique, et son corollaire l’incertitude sur les finances publiques, on relève côté entreprises un autre facteur inquiétant : « des investissements qui s’essoufflent désormais après une progression jusqu’au troisième trimestre 2023, en lien avec la faiblesse de la demande et une hausse du coût de financement. ».
1% de croissance en France pour 2024. En 2025 ? Un flou multifactoriel
Si le troisième trimestre 2024 français a été dopé par l’effet Jeux Olympiques, logiquement le quatrième trimestre a probablement été atone avec « pour finir une croissance française annuelle faible autour de 1% » dessine Alain Henriot. Devant nous ? « Un vrai flou du fait de certaines spécificités nationales évoquées mais aussi d’éléments qui jouent contre l’Union européenne dont la situation économique et politique de l’Allemagne ». L’évolution de la première puissance économique de la zone euro influe et influera fortement sur la nôtre. Sans oublier « la mutation de la mondialisation, difficile à absorber pour une Europe qui a du mal à définir et proposer une vision commune et des actions constructives, alerte Alain Henriot, alors qu’outre-Atlantique, les États-Unis, après leur loi sur la réduction de l'inflation de 2022, semblent s’engager sur la voie de droits de douane plus élevés et ont su s’approprier, par exemple, la révolution IA. En regard l’environnement européen apparait comme chahuté et faible car il est disparate et donc non aligné. La locomotive que constituait le couple franco-allemand ne fonctionne plus. Et si certains pays comme le Portugal et l’Espagne s’en sortent bien c’est dans une dimension individuelle et conjoncturelle » constate Alain Henriot.
« En France, à l’incertitude conjoncturelle (crise énergétique) qui toutefois perdure, s’ajoute une incertitude structurelle, avec une concurrence multiforme pour les secteurs industriels et, désormais, une incertitude politique et budgétaire ».
En quoi l’incertitude pèse sur l’économie nationale ?
Les indicateurs de mesure de l’incertitude sur la politique économique montrent « qu’en France celle-ci est à un niveau élevé, quoiqu’en deçà de celle de l’Allemagne, une évolution que l’on peut aussi apprécier dans les enquêtes de conjoncture hexagonales auprès des dirigeants d’entreprise ». Et cela a de multiples conséquences comme l’explique Alain Henriot : « les investissements des entreprises sont gelés en regard du flou sur la fiscalité et l’activité économique ; la consommation des ménages est peu dynamique car ces derniers privilégient une épargne de précaution qui anticipe une éventuelle perte d’emploi, plus présente dans les esprits avec la remontée du nombre des demandeurs d’emplois. Cette épargne de précaution peut aussi s’expliquer par la situation des finances publiques qui crée le risque de hausse d’impôts.
« Enfin, en l’absence d’adoption du budget, il y a une incertitude sur les dotations allouées aux collectivités locales qui sont le premier acteur de l’investissement public, par exemple pour les collèges, lycées ou les routes nationales. Cela peut les amener à reporter voire à annuler leurs investissements avec un effet négatif dans la construction et les travaux publics. Dans l’incertitude inhérente à la situation de nos finances publiques, il y a une certitude : le chemin sera long. Cela devrait continuer à se traduire par une prime de risque plus élevée pour l’État français ».
Les signaux positifs à garder en tête
- D’abord le reflux de l’inflation. « L’inflation s’établissait à 1,3 % en glissement annuel en décembre 2024 comparé à décembre 2023. Cela redonne du pouvoir d’achat aux ménages, toutes situations confondues, même si l’inflation ressentie demeure élevée et explique peut-être pour partie le haut niveau d’épargne. »
- Ensuite la baisse des taux directeurs de la Banque centrale européenne, « qui va entrainer une baisse des taux courts favorisant le refinancement à court terme des entreprises et les crédits à la consommation des ménages. Les taux à plus long terme, par exemple pour les crédits immobiliers ou l’investissement des entreprises, ne devraient eux pas beaucoup baisser. Ils sont déterminés par le rendement des taux des emprunts de l’État français à 10 ans qui est proche de son niveau d’équilibre de moyen terme. »
- Enfin, le ralentissement de la très forte dégradation qui frappait le secteur immobilier depuis le début 2022. « La baisse des taux longs fin 2023 et courant 2024 a permis de stabiliser ce marché : les prix ne baissent quasiment plus, les transactions dans l’ancien repartent à la hausse et dans la construction on relève des signes de stabilisation à très bas niveau. »
Et Alain Henriot de conclure : « peut-être que la question de fond est : peut-on s’habituer à l’incertitude afin que celle-ci, ce faisant, ne prenne plus la forme d’une épée de Damoclès ? »