Quand l’engagement citoyen sert la stratégie d’entreprise : à propos des fusions-acquisitions

Pour Elodie Le Gendre, fondatrice de SevenStones, société de conseil en M&A Small & Mid Cap et Laurent Roth, directeur marketing entreprises au sein de la banque de financement et d’investissement, penser la stratégie d’une entreprise dans une dynamique d’engagement citoyen, c’est l’inscrire dans un vrai temps long. Une vision qui permet de manier ce qui peut paraitre antinomique et d’agréger autour de soi toutes les parties prenantes dont les investisseurs et financiers.

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Pourquoi une entreprise doit-elle inscrire son développement dans une démarche d’engagement citoyen ?

Elodie Le Gendre : L’engagement citoyen - le fait de participer à la vie de la société- induit de la gratuité, de l’altruisme, ce qui, à première vue, semble s’opposer à la logique du profit immédiat. Or lier engagement citoyen et stratégie d’entreprise revient simplement à changer de prisme pour sortir de l’immédiateté au profit du temps long. C’est reconnaître que la transformation durable d’un business model doit être progressive et cela suppose un engagement de toutes les parties prenantes de chaque entreprise. 

Portrait de Stéphane Jan

lier engagement citoyen et stratégie d’entreprise revient simplement à changer de prisme pour sortir de l’immédiateté au profit du temps long. »

Elodie Le Gendre — Fondatrice de SevenStones, société de conseil en M&A Small & Mid Cap

Laurent Roth : Ce sujet de la temporalité est essentiel. En 2015 Mark Carney, alors gouverneur de la Banque d’Angleterre, incitait à « briser la tragédie des horizons » pour réconcilier d’une part les enjeux financiers, dont la mesure se fait sur un temps court, avec d’autre part, les enjeux climatiques qui s’inscrivent dans un temps long, mais affecteront tôt ou tard également le monde financier. Car si la transition écologique est nécessaire pour continuer à exister, il n’y a pas aujourd’hui de lien immédiat entre le degré d’avancement en matière de RSE et la probabilité de défaut à court terme. 

Il n’y a pas de lien immédiat entre le degré d’avancement en matière RSE et la probabilité de défaut : c’est-à-dire ?

Laurent Roth : Par exemple, La Banque Postale est la première banque au monde à s’être engagée pour une sortie totale des secteurs du pétrole et du gaz d’ici 2030. Sortir de ces activités, encore profitables à court terme, représente un coût d’opportunité commercial, mais se justifie par l’enjeu climatique, essentiel à long terme : les banques doivent participer à la réorientation des flux de financement pour jouer un rôle de catalyseur de la décarbonation de l’économie. 

Portrait de Stéphane Jan

Par exemple, La Banque Postale est la première banque au monde à s’être engagée pour une sortie totale des secteurs du pétrole et du gaz d’ici 2030. »

Laurent Roth — Directeur marketing entreprises au sein de la banque de financement et d’investissement

Elodie Le Gendre : Raisonner en tenant compte du temps long permet d’intégrer à la fois la complexité et le réalisme dans toute transformation engageante. Les nouvelles énergies, qui sont utiles, sont rentables aujourd’hui parce qu’elles sont largement subventionnées. La conversion globale de l’agriculture au bio, par principe souhaitable, ne permet par l’accès de tous immédiatement à ce type d’alimentation. Par ailleurs, les entreprises de la transition ne peuvent exister à terme que si elles sont performantes. La finance alloue des moyens à ces business dont l’horizon de rentabilité est parfois plus long que d’autres mais utiles. Pour autant les fonds d’investissements spécialisés dans l’impact attendent aussi un retour sur investissement. Tous n’ont pas réduit leurs objectifs de TRI (taux de rentabilité interne). Il y a donc une nécessité impérieuse : que ces secteurs trouvent leurs modèles de performance… ou accepter de revoir les attentes de TRI des investisseurs !

Le taux de rentabilité ne doit donc plus être l’unique boussole. Quels sont les autres paramètres, par exemple lors d’une fusion-acquisition ?

Elodie Le Gendre : En matière de croissance externe, l’impact ESG est central. Le financement de l’opération peut être réduit grâce au respect de critères ESG. Mais surtout intégrer l’extra-financier dans sa réflexion d’intégration et notamment évaluer la comptabilité culturelle de deux entreprises concernées permet d’avoir plus de chances de délivrer le plan de croissance attendu.

Laurent Roth : Intégrer l’extra-financier dans une opération de croissance externe, et au-delà dans tout projet, est d’autant plus logique que bien des entreprises font de la RSE sans le savoir : elles n’ont pas de démarche structurée, mais des réalisations par appétence du dirigeant, pour se conformer à la réglementation ou à raison d’impératifs business. Il y a aussi un enjeu de maîtrise du risque. La lecture extra-financière élargit la lecture du risque financier classique en y apportant de nouveaux paramètres d’analyse qui complète les études de dossier.

En quoi les différentes parties prenantes d’une entreprise, et notamment ses financiers, concourent à cette prise en compte de l’impact ESG ?

Elodie Le Gendre : La réalité c’est que bien des fonds systématisent la réalisation d’audit ESG avant tout investissement dans une entreprise. L’objectif étant de répondre aux exigences de leurs investisseurs institutionnels. Il y a donc une incitation vertueuse de l’écosystème.

Laurent Roth : Nous agissons sur deux axes. Le premier est la fin du financement des énergies fossiles pour limiter la capacité à en produire, et donc la capacité de nuisance climatique. Le second est le financement de la transition, avec des solutions robustes, par exemple le prêt vert adossé à la taxonomie européenne , pour accompagner le développement des solutions de substitution. La Banque Postale travaille également à la construction d’un indice d’impact global, un outil multi-usages, qui, à terme, mesurera notamment, pour les décisions d’octroi de crédit, l’impact environnemental, sociétal et territorial des opérations financées et de l’emprunteur.

 

Pour approfondir :

  • Lire « M&A For Good : Remettre l’humain au cœur de la finance », d’Élodie Le Gendre : https://mandaforgood.fr/
  • Voir en replay le Webinaire « Finance durable, deux mots désormais indissociables. Est-ce un rêve ou une réalité ? », organisé par la DFCG et La Banque Postale, avec les interventions d’Elodie Le Gendre, Fondatrice de SevenStones, Philippe Teisseire, Group CFO - Fleury Michon, Laurent Roth, Directeur Marketing Entreprises - La Banque Postale, Nicholas Vantreese, Directeur Adjoint, Direction de l’Engagement Citoyen - La Banque Postale.

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