Le regard expert et impartial de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) sur le sous-financement du secteur hospitalier public par l’Etat était attendu de longue date par les responsables hospitaliers. Deux rapports successifs de l’Igas, dont le contenu a récemment été rendu public, confirment l’existence d’un manque à gagner budgétaire qui creuse les déficits hospitaliers. « Une situation financière d’une gravité inédite », selon les auteurs.
La publication de ces analyses s’inscrit dans un contexte d’aggravation du déficit des établissements publics de santé, passé de 565 millions d’euros en 2019 à 2,9 milliards d’euros en 2024, tous budgets confondus.
Des revalorisations salariales sous-compensées
Dans son premier rapport, remis mi-novembre 2025 au ministre de la Santé et publié mi-février 2026, l’Igas chiffre à 1,7 milliard d’euros le sous-financement des établissements publics de santé entre 2020 et 2024, hors impact de l’inflation. Ce manque à gagner expliquerait, selon les inspecteurs, « une part importante de l’aggravation des déficits » des hôpitaux publics, dont le cumul est estimé à 3,1 milliards d’euros en 2024.
Pour l’Igas, la sous-compensation récurrente des mesures salariales est en cause en tout premier lieu. Le sous-financement des revalorisations salariales post-Covid – dont le Ségur de la Santé, mais aussi les augmentations de rémunération des internes et des médecins juniors – interviendrait, selon l’inspection, à hauteur de 457 millions d’euros dans le surcoût total, évalué à 10,2 milliards d’euros. Mais c’est le sous-financement récurrent des évolutions automatiques de la masse salariale liées à l’avancement et à l’ancienneté des personnels non-médicaux (le « Glissement-vieillesse-technicité », ou GVT) qui pèse le plus lourd dans la balance, avec un manque à gagner évalué par l’Igas à 1,1 milliard d’euros. Ce « sous-financement massif de ce facteur d’évolution des charges », dixit l’Igas, devrait perdurer et croître en 2026, malgré le relèvement du taux de GVT, solde pris en compte dans la construction de l’Objectif national de dépenses d’assurances maladie (Ondam).
Le ministère de la Santé a invoqué, quant à lui, les 850 millions d’euros ajoutés à l’enveloppe hospitalière pendant les débats budgétaires 2026 et a estimé que le gouvernement « avait déjà pris ses responsabilités » et que le budget 2026 de la Sécurité sociale permettrait « de solder la sous-compensation et d’ouvrir un nouveau cycle vertueux ».
L’impact de l’inflation non chiffré
La Fédération hospitalière de France (FHF), représentante des hôpitaux publics, s’est félicitée de voir ce premier rapport de l’Igas évaluer « de manière objective les déterminants de la situation financière des établissements publics de santé ». Tout en regrettant que l’impact du sous-financement de l’inflation n’ait, selon elle, pas été chiffré.
En 2024, la FHF estimait le besoin de compensation de l’inflation subie sur les achats hospitaliers à 1,3 milliard d’euros, pour les seuls établissements publics.
Dans son rapport, l’Igas ne confirme ni n’infirme ce chiffre, estimant néanmoins que « si les baisses de prix estimées par la Direction générale de l’offre de soins (DGOS) pour 2024 et 2025 se vérifiaient, les crédits intégrés en base devraient équilibrer les dépenses au plus tard en 2025. »
Le rapport préconise d’ailleurs que la DGOS renouvelle ses travaux en vue de vérifier ses hypothèses et d’engager une réflexion dans le but d’harmoniser les bases de dépenses entre les services respectivement chargés du pilotage des achats et de la construction de l’Ondam.
Des marges d’efficience hospitalière à explorer
Dans un second rapport, cosigné par l’Igas et l’Inspection générale des finances (IGF), la situation financière des établissements publics de santé est examinée. Des publications récentes de La Banque Postale, co-réalisées avec la FHF, traitent également de ce thème. Les inspecteurs notent que les pertes atteignent un niveau jamais observé jusqu’ici, estimé à -2,9 milliards d’euros en 2024. Et que ce déficit est le produit d’une dégradation rapide, puisqu’il s’est creusé d’un milliard d’euros supplémentaire en seulement deux exercices.
Le rapport précise : « De nombreux établissements connaissent d’importantes difficultés de trésorerie, comme en témoigne l’allongement des délais de paiement, et ne sont plus en mesure de financer leur cycle d’investissement. ». Cette situation leur semble en particulier propre à rendre insoutenable de nombreux projets immobiliers.
Cette aggravation des déficits résulte, selon les inspecteurs, d’une combinaison de facteurs exogènes et endogènes. Et notamment d’une dégradation de la performance interne des hôpitaux publics, qui reste en retrait de son niveau antérieur à la pandémie de Covid-19. Le rapport évoque ainsi une productivité médicale en baisse dans les hôpitaux publics, une perte de parts de marché du secteur public par rapport au privé lucratif et non lucratif et des indicateurs de gestion capacitaire (taux d’occupation et durée moyenne de séjour) en recul. Pour les auteurs, cet état de fait ne semble « que partiellement expliqué par le contexte démographique et concurrentiel », ce qui, selon eux, « montre que des marges d’efficience sont mobilisables ».
Parmi les leviers à actionner, les inspections estiment qu’un rétablissement des parts de marché perdues en médecine, chirurgie et obstétrique (MCO) et en hospitalisation à domicile (HAD) produirait un gain annuel de, respectivement, 240 et 75 millions d’euros. Le retour à des taux d’occupation de 80 % en chirurgie et obstétrique participerait à ce rétablissement. Comme le seraient également un réinvestissement dans le virage ambulatoire, dans les besoins en lits, dans les bâtiments ainsi que l’ajustement des effectifs. Les inspecteurs évoquent enfin le déploiement à pleine capacité des hôtels hospitaliers comme alternatives à l’hospitalisation complète.
La nécessité d’un plan d’efficience national
Si ces mesures d’efficience internes sont, selon l’Igas et l’IGF, « à mobiliser au plus vite », il ne peut pas être espéré plus d’un milliard d’euros par an de ce gisement d’économies. Insuffisant pour assurer la soutenabilité du système hospitalier public, selon les inspecteurs. D’autant que ces régulations de dépenses risquent, selon eux, « de produire un effet d’asphyxie lente et des ruptures subies de l’offre de soins dans les situations les moins soutenables. »
Au-delà des mesures d’urgence, le rapport appelle donc à « des changements profonds d’approche », avec un plan de consolidation 2026-2029 structuré autour de trois axes :
- L’accélération du développement des prises en charge ambulatoires et de l’hospitalisation à domicile constitue un premier levier à activer.
- La mutualisation des fonctions support (RH, finances, patrimoine, systèmes d’information) et des supports médico-techniques (biologie, pharmacie, imagerie) est une autre piste à privilégier au sein des groupements hospitaliers de territoire, le temps que se constituent des groupements hospitaliers publics économiquement et statutairement intégrés.
- Ces restructurations territoriales doivent, selon les inspecteurs, assurer une meilleure gradation des soins, grâce à une concertation renforcée. Concrètement, le rapport recommande de privilégier l’accès de proximité aux filières de soins pour la prise en charge des maladies chroniques, en s’appuyant notamment sur les ressources médicales déployées dans les territoires, plutôt que la multiplication des plateaux techniques à faible activité.
Pour les inspections, aucun équilibre financier n’est possible, dans les hôpitaux publics, en dessous de 1 800 séjours annuels en médecine, 2 000 en chirurgie et 1 300 accouchements en obstétrique. Le déficit 2024 des petits services de maternité ou de chirurgie dépasserait 200 millions d’euros.
L’enjeu d’une réflexion de fond sur la soutenabilité du financement du système de santé est considérable. Le système hospitalier public va faire face à une hausse de ses besoins de financement estimée à 3 milliards d’euros par an en moyenne, au cours des prochaines années, alertent l’Igas et l’IGF. Ce mouvement de hausse continue est lié à l’évolution attendue des charges salariales des hôpitaux, à l’augmentation du nombre d’étudiants en médecine, mais aussi au vieillissement de la population, à la prévalence des maladies chroniques, ainsi qu’à l’instauration annoncée d’un nombre minimum de soignants par patient hospitalisé.