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Le think tank Matières Grises planche sur l’EHPAD de demain

Insuffisance de personnel, primat de l’organisation sur l’individu, familles écartées, situations d’enfermement : les EHPAD (établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) ont été pointées du doigt durant la crise sanitaire. Luc Broussy et Jérôme Guedj, cofondateurs du think tank Matières Grises, ont publié, le 3 juin dernier, un rapport qui propose un changement radical de modèle.

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L’EHPAD est mort ; vive l’EHPAD ! Pour Luc Broussy et Jérôme Guedj, co-fondateurs du groupe de réflexion Matières Grises, qui rassemble les plus grands acteurs commerciaux et associatifs du secteur, « L’EHPAD du futur commence aujourd’hui ». Les co-auteurs du rapport présenté le 3 juin 2021 sont en effet convaincus que si les 7 200 EHPAD de l’Hexagone ont cristallisé nombre de critiques pour leur gestion de la pandémie, ils resteront la solution ultime dans l’avenir pour la prise en charge des personnes les plus touchées par la perte d’autonomie, notamment psychique.

Pour Matières Grises, « La question n’est donc pas de savoir s’il faut ou non remplacer les EHPAD. Mais plutôt de savoir sur quels fondements faire évoluer les établissements existants et réinventer ceux qui sortiront de terre d’ici la fin de la décennie ». Le rapport formule pour ce faire une série de propositions ayant vocation à inspirer la future loi « Grand âge et autonomie ».

Le rapport de Matières Grises a été élaboré de manière collective et participative. Le think tank a auditionné, pour le préparer, une centaine d’experts et de spécialistes. L’avis des principales fédérations du secteur a été recueilli. Les auteurs ont par ailleurs reçu près de 200 contributions écrites de directeurs d’établissements, de professionnels et de collectivités territoriales.

Réinventer les EHPAD : une idée dans l’air du temps

Le nombre de personnes âgées en perte d’autonomie va augmenter de près de 50% d’ici à 2050. Aujourd’hui, 21% des personnes âgées de plus de 85 ans vivent en EHPAD. Pour maintenir ce ratio, il faudrait passer de 611 000 places actuellement à 719 000 en 2030 et 930 000 en 2050. Soit une progression moyenne des ouvertures de places plus de deux fois supérieure à celle enregistrée depuis 2012.

La mutation des EHPAD répond donc à une réalité démographique, mais aussi à un souhait des Français. En décembre 2020, le ministère en charge de l’Autonomie a lancé une consultation citoyenne sur le thème « Comment améliorer la place des personnes âgées dans notre société ». Les résultats de cette concertation, qui a mobilisé près de 54 000 participants, ont montré qu’immédiatement après le maintien à domicile, c’est non pas la suppression, mais l’adaptation des EHPAD et leur ouverture sur l’extérieur qui sont souhaitées par les Français.

La mutation des EHPAD est enfin dans l’air du temps. La CNSA recrute actuellement des membres permanents pour lancer un « Laboratoire des solutions de demain ». Cela dans le but d’optimiser et de transformer l’offre d’hébergement et d’habitat des personnes âgées et des personnes handicapées. Ce Laboratoire aura pour mission d’éclairer et d’orienter la stratégie d’investissement que pilote la CNSA et d’outiller les acteurs de terrain, via un ensemble de lignes directrices.

Du « bienvenue chez nous » au « bienvenue chez vous »

Pour Matières Grises, la cause est entendue : les EHPAD de demain devront avant tout se conformer à l’exigence domiciliaire qui est celle d’une grande majorité de Français. Il s’agira de permettre aux Français de finir leur vie « chez eux », même si ce « chez soi » se situe en EHPAD.

Pour ce faire, les établissements devront passer, dixit le rapport, d’une logique du « bienvenue chez nous » à celle du « bienvenue chez vous ». Là où aujourd’hui l’individu doit aujourd’hui s’adapter à l’organisation, c’est la logique inverse qui doit s’imposer à l’avenir. Nécessaire conséquence : la liberté doit devenir la vertu cardinale dans les EHPAD de demain. La personne âgée doit ainsi rester libre de ses mouvements, de son espace personnel et de son emploi du temps. Le rapport préconise ainsi la possibilité de choisir ses horaires de repas et l’instauration de menus à la carte.

Autre évolution nécessaire: le résident en EHPAD devra demain être considéré comme un « habitant-citoyen ». Un changement de paradigme qui implique d’offrir la possibilité de vivre dans un espace de vie que l’on s’approprie, de jouir de son libre arbitre ou encore de participer aux décisions de la vie de l’établissement.

En faisant primer les désirs individuels sur les contraintes de l’institution, l’EHPAD de demain s’adaptera à la révolution sociologique qui se profile avec l’arrivée au grand âge des babyboomers : une génération sans concession sur l’autonomie et la liberté. Dans le collimateur des auteurs du rapport, la culture hyper sécuritaire de l’EHPAD, qui entrave la liberté de la personne âgée et sa capacité à exercer son libre-choix. Quel que soit son âge, une personne doit, selon Matières Grises, être appréhendée depuis une présomption d’autonomie et de compétence.

Une architecture et des espaces à repenser

Le modèle architectural et l’aménagement de l’espace au sein des EHPAD actuels est le fruit de l’histoire. Sur ce plan, la réforme de 1999, en imposant des standards de superficie (20 m2 minimum) et de confort pour les chambres, a été, il faut s’en souvenir, révolutionnaire.  Ces standards expriment aussi la centralité du soin, par exemple avec le lit au milieu de la pièce de vie. Le rapport de Matières Grises appelle à une révolution architecturale au sein des EHPAD. Ses préconisations sont multiples : des logements plutôt que des chambres (avec une surface minimale pouvant évoluer jusqu’à 30 m2), un lit qui ne soit plus en position centrale, une plus grande personnalisation du logement, un rééquilibrage entre parties communes et parties privatives au profit de ces dernières, des espaces de soin dissociés des espaces de vie…

L’enjeu est d’importance : selon la Drees(1), 36% des Ehpad n’ont pas connu de rénovation depuis 1999, date de l’entrée en vigueur de la réforme de la tarification.

Des EHPAD-plateformes, ouverts sur leur environnement

Le rapport Broussy-Guedj appelle à la généralisation d’une logique d’EHPAD-plateforme. Un mode d’organisation qui, d’expérimental, doit devenir selon eux la norme.

Suivant ce nouveau modèle « hors-les-murs », chaque EHPAD a vocation à offrir une palette de services de proximité aux personnes âgées vivant à domicile aux alentours. Portage ou partage de repas, offre de soins, accès à la télémédecine, soutien aux proches aidants, hébergement temporaire, sécurisation du domicile à l’aide d’assistants technologiques : l’éventail des services pouvant être rendus est large. L’EHPAD ouvert à son environnement est un modèle qui, actuellement expérimental, doit se généraliser. Pour ce faire, les établissements médico-sociaux gagneraient à être autorisés à se regrouper pour travailler à une offre commune. Le rapport Broussy recommande par ailleurs de faire appel à La Poste pour une « mission de service public dans le repérage des fragilités à domicile ».

Dans le même esprit, les EHPAD doivent par ailleurs asseoir leur ancrage dans leurs territoires d’implantation et intensifier leurs relations avec les acteurs de la vie locale.

Les leviers d’action possibles sont multiples : interactions avec une école primaire ou un collège, jumelage avec un club sportif local, accueil d’associations et d’événements culturels, ouverture du restaurant à des convives extérieurs…

Le débat est ouvert et la contribution de Matières Grises vient l’enrichir.

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(1) Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, rattachée aux ministères sanitaires et sociaux.