Vers une loi-cadre pour régénérer, moderniser et développer les infrastructures de mobilité

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Entre mai et juillet 2025, la conférence Ambition France Transports a mobilisé une soixantaine d’experts de l’écosystème des transports et de représentants des autorités organisatrices de la mobilité, en vue de tracer les contours d’un modèle pérenne de financement du secteur des transports pour les vingt prochaines années. Les 15 propositions issues du rapport final de cette initiative inspirent largement la loi-cadre sur les transports, actuellement en cours d’élaboration. Entretien avec Dominique Bussereau, ancien ministre des Transports (entre 2002 et 2010), qui a présidé la conférence.


Les infrastructures de transport contribuent très directement, on le sait, à l’aménagement du territoire, à la cohésion sociale et à l’attractivité de la France. Dès lors il faut que tout le monde s’y mette et que les efforts soient partagés.

Dominique Bussereau, ancien ministre des Transports (entre 2002 et 2010)


Au-delà de la mise en place par le Premier ministre de l’époque, quelle est l’origine exacte de la conférence Ambition France Transports ?

Dominique Bussereau : Le projet a émergé dans le cadre de l’examen de la loi de décembre 2023 sur la mise en place des SERM (Services Express Régionaux Métropolitains). L’idée de départ, portée par une série d’amendements parlementaires, était donc celle d’une conférence centrée sur le seul financement des SERM. Du fait de la volonté conjointe du Premier ministre de l’époque, François Bayrou, et de Philippe Tabarot, ministre en charge des Transports, Ambition France Transports est finalement devenue une conférence dédiée au financement des mobilités au sens large.

Pourquoi le Rapport Ambition France Transport établit-il une priorité clairement affichée en faveur de la régénération et de la modernisation des réseaux existants ?

Dominique Bussereau : Beaucoup des réseaux existants supportent un niveau de trafic plus élevé que la moyenne et sont très vieillissants. Sur le réseau ferroviaire, certaines lignes (comme Paris-Vierzon, Paris-Tours, ou encore Brive-Montauban) ont ainsi été électrifiées pendant, voire avant la Seconde Guerre mondiale. Toute une partie du réseau ferré, mais aussi routier, mérite un profond renouvellement afin d’être en mesure d’absorber des trafics en forte croissance. Sans cette régénération, la France pourrait connaitre la situation de l’Allemagne, où seuls 63% des trains sont à l’heure (contre 87% en France). Nos voisins d’outre-Rhin sont d’ailleurs sur le point de lancer un programme d’investissements massifs (800 milliards d’euros de travaux de régénération) pour redonner à leurs réseaux ferré et autoroutier la capacité d’absorber les besoins de déplacement du quotidien, mais aussi la logistique des manœuvres liées à la défense du pays.

On observe de grands besoins et un réel engouement pour les mobilités ferroviaires parmi nos concitoyens. Laisser nos infrastructures vieillir et s’abîmer nous expose à des investissements « de rattrapage » ultérieurs bien plus coûteux.

Sur quels grands consensus politiques la conférence France Ambition Transports a-t-elle pu déboucher ? Et quels sont les sujets qui ont fait débat ?

Dominique Bussereau : Un consensus a été trouvé sur l’ensemble des 15 conclusions de la conférence. C’est le cas sur la priorité à la rénovation de l’existant et sur la nécessité d’établir des choix et des arbitrages en cours actuellement au sein du Conseil d’orientation des infrastructures que préside David Valence.

Les participants ont convergé sur l’opportunité de se saisir de la fin des concessions autoroutières pour adresser une partie des ressources correspondantes vers le transport ferroviaire. Que cette transition soit gérée par l’État directement ou via un établissement public Autoroutes de France, cela importe peu sur le fond.

Les participants à la conférence ont compris que l’électrification du parc des poids-lourds devrait suivre celle des véhicules individuels. Ils sont tombés d’accord sur la nécessité d’augmenter à l’avenir la part du fret fluvial et ferroviaire.

Quels sont les constats partagés au sein de la conférence concernant les écueils auxquels se heurte le financement actuel des infrastructures de transport ?

Dominique Bussereau : La conférence s’est réunie pour une journée d’échanges à Bercy avec les acteurs du système bancaire et des représentants des fonds d’investissement français et européens. Il en est clairement ressorti le besoin d’un recours plus massif à l’investissement privé. Si l’on se penche sur la dernière décennie, un ensemble de projets d’infrastructures structurants ont été lancés concomitamment : les lignes ferroviaires Tours-Bordeaux, Le Mans-Rennes, Perpignan-Montpellier, le tunnel du Perthus entre la France et l’Espagne ou encore l’équipement GSM-R*$ du réseau ferré. L’ampleur des investissements à réaliser est telle que l’argent public – y compris la participation des collectivités, qui investissent énormément, les régions au premier chef – ne suffit pas.

Les infrastructures de transport contribuent très directement, on le sait, à l’aménagement du territoire, à la cohésion sociale et à l’attractivité de la France. Dès lors il faut que tout le monde s’y mette et que les efforts soient partagés.

  • Le GSM-R (Global system for mobiles – Railways) est standard de communication sans fil développé spécifiquement pour les applications et les communications ferroviaires. Il permet aux trains dans son application principale de communiquer avec les postes de régulation du trafic ferroviaire.

Quelles sont donc les principales propositions nouvelles issues de la conférence dans ce domaine du financement ?

Dominique Bussereau : La nécessité de trouver de nouveaux moyens de financement est une évidence partagée.

Les ressources issues du secteur des transports, comme la taxe sur les billets d’avion, les taxes sur le carburant ou encore les recettes provenant des concessions autoroutières, doivent directement bénéficier au secteur. Ce principe « du transport vers le transport » a fait l’unanimité. Il est repris dans le projet de loi-cadre.

La conférence a aussi statué sur la nécessité d’augmenter la contribution financière des clients des transports. Aujourd’hui, un usager du TER ne paie qu’à peine 20 % du coût réel de son voyage. Pour les usagers du métro et des bus franciliens, cette part de l’usager ne dépasse pas 15 à 20 %. Cette augmentation doit, à notre sens, s’accompagner de la mise en place de tarifications solidaires basées sur les revenus, et pas seulement sur l’âge ou les étapes de vie. Sauf exception, – comme à Niort, troisième place financière française du fait des recettes provenant des mutuelles d’assurance - la gratuité des transports publics est apparue aux membres de la conférence comme un non-sens à la fois économique et politique.

La possibilité pour les collectivités de créer des écotaxes locales, dont se sont notamment saisies plusieurs collectivités du Grand Est, est une autre piste à privilégier. Le recours aux Certificats d’Economie d’Energie (CEE) et l’usage des financements européens via le Système d’Echange de Quotas d’Emission (SEQE-UE ou EU-ETS en anglais) offrent des perspectives.

Enfin et surtout, l’heure est venue de changer de paradigme, en recherchant de nouveaux moyens de financement en dehors des fonds publics, dans le cadre de délégations de service public ou de partenariats public-privé. Il faut amener de nouveaux partenaires autour de la table.

Pensez-vous que, malgré la situation budgétaire de la France, l’investissement public dans le transport sera une priorité ? Aurons-nous les moyens de notre volonté ?

Dominique Bussereau : L’adoption de la loi-cadre sur les transports sera suivie d’une loi pluriannuelle d’investissement. Quant aux arbitrages qui seront faits dans ce cadre, c’est à l’État, aux élus du Parlement et aux Autorités organisatrices de la mobilité (AOM) d’en décider. La conférence n’a formulé que des propositions. D’ici là, les porteurs de projets d’investissement dans le champ des infrastructures de mobilité – je pense au projet de LGV Bordeaux-Toulouse-Dax - ont la possibilité de rester sur des montages financiers intégrant des subventions publiques, au risque de les voir se tarir ; ils peuvent aussi intégrer des investisseurs privés à leur tour de table.

Quelles sont, à vos yeux, les principales mesures de rupture à attendre de la loi-cadre pour le développement des transports ?

Dominique Bussereau : La plupart des mesures que nous avons préconisées dans le rapport final de la conférence France Ambition Transports devraient y être intégrées. C’est le cas de la reprise d’une partie du financement des autoroutes par les pouvoirs publics, de l’idée d’augmenter la participation des clients au coût des transports qu’ils utilisent, ou encore du recours à des montages financiers intégrant une part de financements privés.

Le déplafonnement du versement mobilité au bénéfice des AOM n’a pas été retenu pour l’instant dans la loi-cadre, mais il pourrait y refaire son apparition par des amendements parlementaires.

Quels sont les indices qui vous rendent optimiste quant aux arbitrages politiques et au vote à venir avec cette loi-cadre ?

Dominique Bussereau : Nous vivons, en France et en Europe, dans des aires géographiques élargies où les besoins de déplacement sont de plus en plus importants. Il n’y a jamais eu autant de monde qu’aujourd’hui dans les TGV, dans les TER et les trains Intercités. La part du fret hors axes routiers reste stable ; elle est même en progression pour ce qui concerne le transport de conteneurs et la solution demeure très pertinente pour les longues distances transfrontalières à travers l’Europe.

Par ailleurs, la fréquentation des transports publics demeure un levier incontournable pour respecter nos engagements de décarbonation.

Pour toutes ces raisons, les politiques publiques relatives aux mobilités prennent actuellement des orientations qui paraissent saines.

Puisque c’était l’objectif initial de la réflexion, qu’en est-il du financement des projets de SERM ?

Dominique Bussereau : Nous avons questionné le rôle de la Société du Grand Paris, pour voir si le modèle de financement des infrastructures retenu en Île-de-France était transposable dans d’autres territoires. Ce modèle nous est apparu comme partiellement transposable, dans certaines grosses agglomérations disposant d’un important volant d’entreprises redevables du versement mobilité. Dans les territoires moins dotés en ressources entrepreneuriales, le bouclage des financements peut s’avérer plus complexe.

« Il y a beaucoup d’épargne longue à mobiliser, en Europe, au service du financement des infrastructures de mobilité »

« Les mobilités sont un élément absolument essentiel de cohésion, de compétitivité économique et de transition écologique. Pour toutes ces raisons, La Banque Postale en fait l’un de ses secteurs prioritaires. Un engagement dans la droite ligne de sa raison d’être d’entreprise à mission, qui consiste à mobiliser une épargne de long terme au service de l’économie réelle.

À titre d’exemple, La Banque Postale a financé l’acquisition et le renouvellement de matériels roulants pour plusieurs régions, ou encore la réhabilitation complète de la ligne Nancy-Contrexéville dans le cadre d’un contrat de concession, avec à la clé un cadencement de trains qui a plus que triplé, avec une progression de + 55 % de fréquentation.

À La Banque Postale, nous avons à notre disposition tous les outils nous permettant de répondre aux besoins de financement des mobilités, en toute neutralité, quelles que soient les solutions retenues par les décideurs publics, qu’il s’agisse de recourir à l’emprunt, ou de faire appel à différents types de partenariats public-privé.

Il y a beaucoup d’épargne longue, et même un excédent d’épargne en Europe. Nous sommes à même de la mobiliser, dans notre propre bilan, mais également auprès d’investisseurs tiers.

Forte des expertises sectorielles que nous avons développées, nous sommes en mesure de pouvoir conseiller nos clients sur les meilleurs montages financiers et les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) des projets déployés.

Sur la question spécifique de la régénération et de la modernisation des infrastructures de transport – priorité clairement affichée de la future loi-cadre – il faut des contrats offrant une visibilité sur 20, 30, 50 ans, avec des recettes prévisibles et une claire répartition des risques. À ces conditions, il est possible de mobiliser des fonds très significatifs.

Les besoins de clarification des rôles, de planification et de lisibilité des enjeux sont considérables. Aussi La Banque Postale ne peut que se réjouir de l’arrivée d’une loi-cadre, de fléchages précis et clairs de la fiscalité, ainsi que d’autres   ressources, comme celles des concessions autoroutières. Nous ne pouvons également que nous réjouir d’une coopération plus lisible à venir entre État, régions, opérateurs et investisseurs. »

Emmanuel Esneu, directeur des financements d’actifs réels à La Banque Postale

Une conférence des mobilités à La Banque Postale

En tant que premier prêteur bancaire des collectivités territoriales, La Banque Postale a pris l’initiative de réunir dans ses locaux, le 16 décembre 2025, une conférence d’exploration autour des conclusions de France Ambition Transports et des enjeux de financement associés. Parmi les invités à cette session d’échange, Dominique Bussereau, ancien ministre des Transports et président de France Ambition Transports, David Valence, président du Conseil d'orientation des infrastructures et président de la commission des transports de la région Grand Est, Renan Mégy, directeur Stratégie et Transformation du groupe SNCF et Romain Limouzin, Deputy Chief Operating Officer du groupe Meridiam, société d’investissement et gestionnaire d’actifs dans le domaine des mobilités durables.

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